Titre: Alice in SadnessLand
Genre: Conte
Ecriture: Décembre 2008
Synopsis: Alice, petite fille aux huit printemps, vit une enfance heureuse entre insouciance, amitiés et rires. Mais un beau jour, son univers bascule. Un affreux messager du monde Obscur, envoyé par la reine Tristesse, l'enlève dans son sommeil et la dépose dans une immense bâtisse aux recoins fermés dans ce monde dont elle ignore tout. Ici, l'enfance n'existe pas, tout n'est que vice et tristesse cachée derrière de faux sourires. Alice essaye de comprendre et de survivre, mais les choses ici paraissent bien compliquées...Chapitre I: Le NaufrageZut. Un mal de crâne atroce s'empara de la petite Alice qui ouvrit les yeux avec difficulté. Elle chercha son compagnon tout doux Roger de ses mains, mais... Impossible! Il n'était plus à ses côtés!
Lentement, ses yeux s'habituèrent à l'obscurité autour d'elle et lui offrirent la possibilité de faire une triste constatation: elle n'était pas du tout chez elle. La douceur de sa chambre avait cédé sa place à ce qui semblait être un bureau des plus sombres. Là où le bien-être avait coulé des jours heureux régnait à présent le pire des désordres. « Mais de quel trou suis-je donc tombée pour atterrir là? », se demanda-t-elle. Elle se releva et porta sa main à sa tête. Elle se recroquevilla alors sur elle-même en attendant de pouvoir mieux percer l'obscurité, mais ce noir-là était encore plus noir que le noir de dessous son lit: il la terrorisait. Tremblante, Alice s'avança et essaya de se diriger à tâtons, jusqu'à arriver devant un immense fauteuil tout aussi noir que ce qui l'entourait. Courageusement, elle se hissa comme elle le put (il était vraiment très grand). Si elle devait rester dans l'obscurité, autant que cela se fasse ailleurs que sur un sol poussiéreux. Alors, Alice attendit. Mais personne ne venait la chercher. Elle patienta encore un peu, mais toujours personne. Juste elle et sa triste solitude d'enfant. Que faisait-elle dans cet endroit sinistre? « Si maman était là, elle ferait vite fuir ce vilain mal de crâne, je n'en peux plus » dit-elle en se frottant le front. « Et je ne supporte plus d'être toute seule. Si au moins je me souvenais de la manière dont j'étais arrivée dans cet endroit glacial ». Elle se releva et se laissa tomber du grand fauteuil d'adulte. Alice se dit qu'il était temps de grandir un peu et de prendre son courage à deux mains. Elle continua alors sa recherche dans le noir et se cogna à ce qui ressemblait à un bureau. Elle reprit de l'altitude et se hissa sur le siège. Ses petits doigts croisèrent enfin l'interrupteur d'une lampe de bureau, qui s'était judicieusement caché sous une couche de poussière. Mais elle l'avait trouvé comme une grande! Un cahier rempli de chiffres incompréhensibles se trouvait alors devant ses yeux. Elle le feuilleta avec un semblant d'attention (comme le font les personnes sérieuses), pensant découvrir des indices importants, mais elle se rendit vite compte que sa migraine ne faisait que s'amplifier. « Ce ne sont sûrement pas tous ces chiffres qui vont m'aider à partir d'ici ». Elle referma le cahier, ses yeux par la même occasion, et essaya de se souvenir. « Je ne me rappelle que de m'être endormie dans mon lit avec Roger dans mes bras. Il faisait si bon et si chaud. Je ne sais même plus de quoi j'ai rêvé, mais j'ai eu soudainement très froid et surtout, ma tête est devenue si douloureuse qu'elle m'a réveillée... Et je me suis retrouvée ici, échouée comme après un naufrage. C'est impossible, les rêves ne se passent pas comme ça dans la réalité ! ». « Mais Alice, le rêve n'est pas la réalité! », songe l'auteur. Elle s'en rendra sûrement compte elle-même plus tard, laissons-la continuer son aventure.
Judicieusement, Alice fit pivoter la tête de la lampe de bureau pour éclairer le reste de la pièce. Elle était dans ce qui ressemblait à un bureau très poussiéreux et très mal rangé, avec plein de feuilles qui jonchaient le sol, accompagnés de livres aux noms très compliqués. Les volets étaient tous clos, ce qui l'empêchait de voir si l'extérieur lui rappelait quelque chose. « Il n'y a pas trente-six solutions », dit-elle en plaçant ses poings sur ses hanches (comme lorsque sa maman était fâchée après elle). « Maman n'aurait pas changé la décoration de ma chambre en une nuit sans me prévenir. J'ai donc voyagé jusqu'ici sans m'en rendre compte. Mais je ne sais même pas où j'ai atterri », dit-elle tristement. Elle décida alors que la meilleure chose à faire pour l'instant était de partir à la découverte de ce lieu inconnu. « Je n'ai pas d'autres choix », pensa-t-elle. Elle se laissa à nouveau glisser de la chaise avant d'atterrir sur le sol et s'approcha d'une étagère. Elle tenta de regarder de quoi tous ces livres avaient l'air et constata alors avec effroi qu'ils contenaient tous des mots assez méchants tels que « finances » ou « droit » et d'autres termes assez compliqués que l'auteur lui-même n'a pas réussi à retenir. Elle regarda ensuite l'étagère consacrée aux magazines, en saisit un au hasard et ne vit que des choses inintéressantes: des femmes même pas habillées (« Quel manque de goût », pensa-t-elle) dans des positions qui lui donnaient des courbatures. Elle reposa l'objet avec un air de dégoût. « Les livres avec des images ressemblent-ils tous à ça ici? ».
Chapitre II: Le Lapin Blanc« En retard! ». Alice sursauta. Elle se retourna alors et n'en crut pas ses yeux: un lapin tout blanc, habillé comme un homme élégant, courait partout en regardant sa montre et en criant à qui voulait l'entendre qu'il était en retard. « Pourquoi toujours courir, il sera forcément à l'heure pour partir », pensa Alice. Elle essaya vainement de lui parler, mais le petit lapin courait tellement vite que la pauvre Alice se trouva très vite essoufflée. Rapidement, le petit lapin agita sa montre dorée deux fois en l'air avant de disparaître dans un nuage étoilé. Cette poussière magique ne disparu pas sans laisser sa place à certaines nouveautés. Alice découvrit alors une porte qui ne demandait sûrement qu'à être ouverte: elle était immense, tout en bois et paraissait préserver tout un tas de secrets passionnants. Un sourire timide aux lèvres, lentement, comme si elle s'était trouvée dans un film et qu'elle s'apprêtait à découvrir un grand secret, elle s'approcha de l'immense porte en bois, la poussa du bout de ses petits doigts et força tant qu'elle le put. L'ennemie boisée céda enfin dans un grincement terrible, laissant échapper un amas de poussière qui fit éternuer la petite fille à plusieurs reprises. C'est d'abord avec joie qu'elle découvrit ce qui ressemblait à une cuisine. Mais le désordre avancé laissa bientôt apparaître une odeur insupportable qu'elle peina à définir. Il n'y avait là que très peu de place pour marcher et Alice eut bien du mal à mettre un pied devant l'autre tant le sol était jonché de bouteilles, de mégots et de paquets de chips en tout genre. Elle se saisit de son tablier et le porta à son visage tant l'odeur était forte. « C'est absolument épouvantable, la cuisine est d'habitude un endroit qui sent si bon. C'est là où maman me prépare ses meilleurs gâteaux et ses plus bonnes confitures, et là... Je n'ose même pas regarder ça, si elle le voyait, je suis sûre qu'elle en pleurerait. ». Avec beaucoup de nostalgie, elle pensa alors à sa mère qui était aux antipodes de ce monde-là. Elle était en effet la réincarnation de la douceur et son sourire aurait pu réchauffer les c½urs les plus glacés. Mais aujourd'hui, elle n'était pas là. Et Alice était toute seule, perdue dans un monde inconnu qui ne lui inspirait rien de bon.
« Cela me fait penser à ce livre », songea-t-elle en s'agenouillant pour dessiner des nuages qui souriaient sur le sol crasseux. « Celui que Roger m'avait ramené il y a quelques jours et qu'il avait trouvé au fin fond d'une grotte, derrière la cascade ». Sa mémoire de petite fille peinait à se souvenir du titre mais elle se rappelait vaguement avoir éprouvé les mêmes sensations en le lisant qu'aujourd'hui. « Il était perdu sur une île après un naufrage et ne connaissait rien de ce monde. Quel triste destin que d'être ainsi séparé de ses proches et de son doux foyer! ». Elle laissa échapper une larme en pensant à son propre sort puis se releva en serrant les plis de sa robe avec la main droite. « Non! », hurla-t-elle. « Les larmes ne servent à rien, je ne suis plus une petite fille. Je vais faire comme lui et je m'en sortirai, d'une manière ou d'une autre. Peut-être que ce monde-là a lui aussi de jolies choses à me montrer ». Elle regarda autour d'elle et pensa que si ce qu'elle venait de dire était vrai, ces jolies choses en question étaient alors vraiment bien cachées.
Alice rebroussa chemin et retourna dans la pièce précédente. L'endroit était toujours aussi sinistre. Lasse, Alice se hissa de toutes ses forces de petite fille sur le canapé et tenta de se faire, tant bien que mal, une place à peu près confortable dans tout ce désordre. Elle ferma les yeux et tenta de s'endormir. Ses pensées l'emmenèrent alors vers de lointains souvenirs. Elle devait avoir six ans quand, un jour, elle rencontra un renard au regard triste. Elle lui avait alors demandé pourquoi il était si triste et il lui avait répondu qu'il revenait d'un monde horrible et que, loin de tout ce bonheur et de toute cette beauté, il existait un monde encore plus sombre que la nuit où les hommes étaient remplis de vices, que leur sourire n'étaient que masques d'hypocrisie et qu'ils étaient bien malheureux. La douleur de l'animal était telle qu'il ne se souvenait plus de la manière dont il avait réussi à échapper à ce monde, mais il savait que la tristesse l'avait suivi et s'était emparée de lui comme la nuit s'empare du jour, à la différence que cette obscurité-là durerait toujours. Prise de pitié, Alice avait tenté de l'adopter pour le rendre un peu plus heureux mais en vain: l'animal était enfermé dans un chagrin éternel.
Chapitre III: La FinAlice quitta le doux pays des songes et bailla par deux fois avant de mieux ouvrir ses yeux. À ce moment-là, son regard fut attiré par un objet qui gisait aux pieds du canapé et qu'elle n'avait pas encore remarqué. Et pourtant, son c½ur de petite fille aurait dû tout naturellement la conduire vers cet objet précis en premier lieu. Un immense sourire se dressa sur son visage et l'illumina de mille feux. Rapidement, elle quitta les hauteurs, et, les mains tremblantes et les yeux remplis d'émotion, elle frôla la poupée en porcelaine du bout des ses doigts. Sa tête était tournée vers le sol, et, la soulevant doucement, elle la retourna pour observer son visage. Elle lâcha presque la poupée tant elle fut effrayée. Elle avait l'air si triste... Un ½il lui manquait, elle était sale et sa robe était complètement déchirée, la dévoilant presque nue. Alice ne put s'empêcher de pleurer cette pauvre poupée dont la beauté avait été à ce point altérée. Qu'était-il donc advenu d'elle? Qui avait osé la salir et la briser de la sorte? Elle pensa immédiatement à sa propre poupée, celle dont elle prenait tellement soin, comme s'il avait s'agit là d'une réelle petite fille. « Quel est donc ce monde si étrange où on n'a plus de respect pour des choses aussi sacrées? ». Un visage au teint aussi pâle que la neige, des cheveux aussi noirs que l'ébène, la bouche aussi rouge que le sang, les yeux cernés de désespoir et le corps frêle d'un pantin désarticulé, voilà à quoi ressemblait cette pauvre poupée perdue. Alice la fixait de ses yeux noisette, et elle ne comprenait pas pourquoi, mais sa vision la rendait toute chose. La voilà qui se retrouva très vite affaiblie. Sans doute l'émotion. Alice laissa sa tête atterrir sur les bords du sofa et glissa sur le sol, quasiment inconsciente. Quelques moutons plus tard, elle reprit ses esprits et, la tête toujours aussi douloureuse, elle se releva. Du haut de sa timide coquetterie de petite fille, elle arrangea les plis de sa robe, et... C'était comme si les pages d'un livre de contes pour enfants venaient d'afficher le mot « fin ». Elle passa ses mains sur son tablier qui avait été autrefois si blanc. Si blanc et si pur. Du rouge était venu se mêler de l'histoire, comme si un intrus s'était glissé dans son lit pendant son sommeil, et elle ne l'avait même pas vu venir. Elle passa ses petits doigts tout fins dessus et ils se retrouvèrent également tâchés d'un peu de sang. Qu'était-il donc arrivé? Elle avait sans doute grandi sans le vouloir vraiment. Trop vite. Elle n'avait pas compris.
Elle releva doucement la tête et chercha ensuite autour d'elle. Il y avait sans doute quelque chose qu'elle n'avait pas remarqué avant: il devait bien y avoir une issue quelque part! Prise d'une intuition soudaine, elle hissa ses quelques centimètres sur le haut d'un fauteuil crasseux et observa. Son regard avait été attiré par une affiche que le meuble cachait à moitié: elle représentait un énorme nounours à l'air triste et terriblement fatigué. Curieuse, Alice frôla du bout des doigts le papier abîmé par les années et la saleté. Sentant quelque chose d'intrigant, la petite fille décida alors d'arracher cette affiche du mieux qu'elle le put. Elle découvrit avec un cri victorieux qu'elle avait eu raison: l'image cachait le haut d'une porte. Elle redescendit du fauteuil et le poussa de toutes ses forces afin de libérer l'accès à la porte. L'entreprise ne fut pas évidente, mais elle finit par y parvenir. Essuyant à l'aide d'un mouchoir la sueur qui coulait de son front, elle tenta ensuite d'actionner la poignée: impossible. Déçue, elle retenta l'expérience plusieurs fois, mais rien n'y fit. « Cela fait comme la porte que maman ferme parce qu'elle y cache les sucreries. Il faut juste que je trouve où est cachée la clé ». Elle refit le tour de la pièce en ouvrant tous les tiroirs en vain: pas de clé. Elle regarda même sous le vieux tapis sale: toujours pas de clé. À bout de patience, elle versa quelques larmes de rage et donna un gros coup de pied dans la commode. Elle cacha sa tête dans ses mains et se recroquevilla sur elle-même. Quelques minutes et quelques gouttes d'eau plus tard, elle releva son visage tout triste, se retourna et découvrit quelque chose qu'elle n'avait pas vu auparavant: un petit meuble brillant contenant juste un gros tiroir entrouvert qui semblait dire « Regarde-moi ». Ce qu'elle fit. Le tiroir cachait une grosse boîte à musique, magnifique. « Je pourrais la garder pour maman », pensa-t-elle. Curieuse, elle ouvrit la boîte et découvrit avec joie une clé en argent qui brillait de mille feux, comme si elle avait été ravie d'être trouvée. Elle s'en saisit rapidement et constata qu'une inscription était gravée. « Pièce secrète », lut-elle avec une pointe d'émerveillement mêlée à la peur. « Peut-être est-ce enfin la solution de mes problèmes ». La porte lui souriait à présent. Elle introduisit la clé dans la serrure et poussa la clenche. Un étrange grincement, presque mélodieux, résonna dans ses oreilles lorsqu'elle ouvrit la porte. Elle pénétra à l'intérieur, s'arrêta net, porta ses mains à sa tête et s'effondra.
Chapitre IV: Le Jugement DernierQuelques minutes, quelques heures ou quelques jours plus tard (elle ne savait pas trop, elle n'avait pas encore vu d'horloge et son estomac commençait à lui rappeler son existence), elle rouvrit les yeux. La pièce était encore plus sombre que la précédente, mais, par miracle, elle trouva une lampe de poche. Elle éclaira alors la porte derrière elle: elle était à présent barricadée, impossible de faire demi-tour. Pourquoi diable fallait-il qu'elle se soit effondrée? « Que m'est-il arrivée et que s'est-il passé? Je ne comprends plus rien ». Elle essaya de retenir ses larmes et décida d'aller de l'avant. Sa lampe et ses yeux se posèrent sur ce qui se trouvait devant elle: une télévision brouillée par la neige. Tout autour... Elle lâcha sa lumière et hurla: une ribambelle de marionnettes complètement désarticulées à l'apparence tellement humaine qu'elle aurait juré qu'elles étaient réelles et bien vivantes. Elle récupéra sa lampe d'une main tremblante et les observa de plus près. Leurs visages étaient pâles et tellement tristes, elles affichaient même d'énormes cernes noirs. Alice aurait juré qu'elles pleuraient. Elle observa ensuite le reste de la pièce. D'autres jouets tout aussi tristes que les marionnettes étaient présents partout: des ours, des clowns et des poupées, visiblement terrorisés et abîmés par la peur. De plus en plus tremblante, Alice s'approcha du poste de télévision et tenta de tourner les boutons qu'elle voyait dans tous les sens. Soudain, la télévision se mit en marche; mais était-ce une bonne chose? Ce qu'elle avait à montrer n'avait rien de merveilleux, et pour l'habituée des merveilles, cela n'avait rien de réjouissant. Ses mains voulaient de toutes leurs forces protéger ses yeux de petite fille mais elle était comme hypnotisée par les images. La guerre, la violence sous toutes ses formes, la faim, la maladie, le malheur, l'ivresse qui donne l'illusion d'être heureux mais qui détruit tout, le vice, l'hypocrisie, la bêtises humaine... Et pour finir, la pluie, et une petite fille en pyjama, pieds nus, qui creusait un trou dans la terre humide avant d'y enterrer vivant son ours en peluche. Toutes ces images avaient défilé, les chaines avaient changé sous ses yeux à un rythme plus ou moins régulier, montrant les pires horreurs pouvant exister. Statique, Alice ne pouvait même plus bouger. Quand le choc fut trop lourd à porter pour ses frêles épaules, elle s'effondra à nouveau.
« Alors ça y est, te voilà enfin arrivée ici ». Alice émergea doucement mais sa tête était si douloureuse qu'elle parvenait difficilement à ouvrir les yeux. « Aïe! ». Elle venait de recevoir un grand coup sur la tête, ce qui l'obligea à redescendre plus bas que terre. C'était le Lapin Blanc qui se dressait là, devant elle, hissé sur les hauteurs d'une immense commode. Elle se saisit alors de l'objet à l'origine de sa douleur: il avait laissé tomber volontairement sa montre sur sa tête.
- Qu'est-ce que vous me voulez? Hurla-t-elle.
- Moi, rien mon enfant. Je ne suis pas à l'origine de tout ça.
- Alors qui?
- Peut-être toi, tout simplement.
- Moi? Je n'ai jamais demandé ça. Je ne l'ai jamais voulu.
- Justement, c'est une fatalité. Il n'y a pas à le vouloir. Alors, quand on résiste, forcément, ça se passe plus mal que prévu.
- Et là, qu'est-ce qui va se passer?
- Tout dépend de toi. Tu acceptes et tu restes ici, ou tu persistes dans le refus, et...
Alice se releva, et, bizarrement, la commode ne lui parut plus si grande que ça. Sa tête en atteignait presque l'extrémité et elle pouvait fixer le Lapin Blanc dans les yeux.
- Et quoi?
- Tu t'en doutes bien.
- Oui.
Après un silence, elle reprit.
- À quoi bon rester ici? Tu as vu comme vous êtes tous si malheureux?
- C'est parce que nous avons fait le mauvais choix au mauvais moment. Nous étions comme toi, dans un monde rempli de merveilles que nous refusions de quitter. Nous n'aurions pas dû refuser, nous voilà coincés. Il suffisait d'accepter et de faire comme tout le monde. Pour toi, il est trop tard également, mais il te reste un choix à faire. Et pas des moindres.
- Ou je souffre éternellement avec vous parce que j'ai vu ce qu'il ne fallait pas voir et j'ai compris ce qu'il ne fallait surtout pas comprendre, ou...
- Oui. On est deux à pouvoir encore réfléchir et accepter. Ne m'abandonne pas, je ne veux pas rester tout seul ici. Je suis le seul à avoir peur de « L'Autre Côté »?
- J'ai peur aussi.
Ils restèrent ainsi tous les deux, chacun écoutant le silence de l'autre. Pendant des minutes, des heures, voire des jours entiers. Chacun attendant peut-être la venue d'un nouvel autre qui aurait fait le mauvais choix. Mais il ne venait jamais. Jamais. Ils attendraient encore. Encore et toujours, mais toujours personne.
- J'ai essayé. Je ne peux pas. Je ne veux plus, chuchota-t-elle.
- Alors tu m'abandonnes?
- Tu n'as qu'à venir avec moi.
- J'ai peur.
- Cette vie-là me fait encore plus peur que « L'Autre Côté ».
- Oui mais ici, il y a encore de l'espoir.
- Où le trouves-tu, cet espoir? Je ne le vois pas, moi.
Un silence s'installa. Le Lapin Blanc ne savait que répondre.
- Je suis infiniment triste.
- Vous l'êtes tous, ici.
Chapitre V: Épilogue - De L'Autre Côté du MiroirAlors, le Lapin Blanc s'écarta, fixa Alice une dernière fois dans le fond de ses yeux noisettes, puis disparu à nouveau dans un nuage étoilé. Derrière lui, un grand escalier était apparu, laissant libre accès à la jeune fille. Une à une, elle gravit les marches qui la conduisaient à sa liberté. Ce n'était peut-être pas celle dont elle avait toujours rêvé. Ce n'était pas non plus celle qu'elle avait quitté à contre c½ur. Mais elle la prenait quand même. Elle n'avait jamais voulu de cette vie-là et n'en voudrait jamais. Son choix était fait. Alors qu'elle prenait de l'altitude, quelques larmes coulèrent le long de ses joues, éteignant les flammes qui embrasaient le triste décor qu'elle laissait derrière elle. Ces gouttes d'eau n'étaient plus des larmes de petites filles. C'étaient celles d'une jeune femme qui affrontait à présent son destin, celui qu'elle avait choisi, avec courage et bravoure. Une fois en haut des marches, elle poussa la porte et découvrit une chambre de petite fille. Mais pas n'importe laquelle: celle qui avait bercé son enfance, ses rires et ses pleurs depuis sa naissance. Celle qu'elle avait quitté hier, hier il y a des années de cela. Et elle avait bien changée: la Tristesse l'avait gagnée également et tous ses vieux jouets l'accueillirent dans un silence morbide, la scrutant de leur grands yeux aujourd'hui devenus sombres. Au fond de la pièce, un miroir vêtu d'un drap blanc l'attendait, la défiant presque du regard. Elle s'approcha du drap et le tira avec force, laissant apparaître un immense amas de poussière. Son regard se perdit alors dans les profondeurs du reflet que l'objet renvoyait et ce qu'elle vit l'étonna à peine: ses longs cheveux blonds avaient pris une teinte beaucoup plus sombre, ses yeux n'étaient plus aussi éclatants qu'avant et même son regard n'avait plus rien d'innocent. Les mains tremblantes, abîmées par le temps passé ici, elle saisit son tablier et tenta d'éclaircir l'objet qui la forçait à se rendre compte de son malheur. Celui qui autrefois lui avait renvoyé l'image d'une charmante petite fille affichait maintenant le reflet d'une jeune femme brisée, seule et fatiguée. Désespérée. Ce monde avait eu raison d'elle et l'avait donc embarquée dans les abîmes d'une tristesse sans fond. Mais peut-on faire confiance aux miroirs? Réalité tronquée ou fidèle état de la noirceur soudaine de son âme? La vérité était insaisissable. Elle ne disposait plus d'aucun repère. Elle chutait constamment dans ce puits, sans aucun élément auquel se raccrocher pour atténuer la douleur de l'atterrissage. Tout était incompréhensible pour elle, mais elle avait tout compris. Plus rien ne pourrait la sauver.
Jadis, il n'y avait pourtant qu'Alice pour croire aux merveilles. Lasse, elle s'effaça lentement de l'obscurité de cette vie qui n'était plus la sienne. Elle s'allongea et seule sur le sol, ses longs cheveux noirs éparpillés autour de son visage, elle laissa une larme couler le long de ses joues. Lentement, presque comme dans un dernier effort, elle tourna la tête pour regarder la lumière s'éloigner... À jamais.
FIN.